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vendredi 29 août 2014

Enfin (un) peu de sexe !

En revoyant Les Sept Mercenaires, le western de John Sturges avec Yul Brynner et Steve McQueen, je suis tombé sur cette scène (regardez bien la réaction de Steve McQueen à ce que dit l'ancien du village à propos des femmes) :


McQueen passe plusieurs secondes dans cette attitude mêlant incrédulité et stupéfaction, si bien qu'il doit se secouer la tête pour reprendre ses esprits et poursuivre le dialogue en cours concernant la sécurité de l'ancien du village avant le retour des bandits.

Quand on voit que McQueen, dans une scène précédente, est d'avantage intéressé par la contemplation des hanches des femmes du village penchées sur la lessive au bord de la rivière plutôt que par son devoir d'entraîner les hommes à tirer au fusil, on ne doute pas que les femmes ne lui sont pas indifférentes !

C'est pourquoi sa réaction revêt un aspect comique. Mais pas seulement à rire, il donne également matière à réfléchir... Car, dans cette scène, qu'est-ce que se dit McQueen, homme qui pense toujours aux femmes ? A quoi pense-t-il, McQueen, après cette révélation de l'ancien du village qui a visiblement ébranlé ses opinions sur la chose ?

J'imagine qu'il se dit : "Quoi ? Les femmes sont devenues indifférentes à l'ancien ? C'est impossible ! Pour moi, même à 83 ans, je continuerai à m’intéresser aux femmes ! Il doit mentir." Mais, j'imagine également qu'il pense autre chose : "Quoi ? Les femmes peuvent nous devenir indifférentes, mais pas avant 83 ans ? L'ancien s'est enfin libéré de cette passion, mais moi, je vais devoir attendre mes 83 ans pour connaître cette paix. Quelle plaie !"

En effet, la question qui peut nous (et ici je parle des hommes - individus masculins) tarauder n'est pas tant de savoir si le désir des femmes peut durer longtemps, mais plutôt s'il peut disparaître un jour. Ou du moins se modérer, s'atténuer et nous quitter... définitivement ?

La question n'a heureusement pas été jugée indigne d'être posée, pensée et étudiée par certains philosophes, dont notamment Spinoza. En tant que philosophe du désir, Spinoza n'élude pas la question du désir sexuel. Il ne s'agit pas pour lui d'ailleurs de réprimer les désirs, sexuels y compris, mais de les comprendre et d'en user, comme en tout, avec modération.

Bernard Pautrat, traducteur de Spinoza, a consacré un livre à ce sujet :


L'auteur nous rappelle que les désirs ne se divisent pas en bons et mauvais, mais que seul l'excès dans un désir est néfaste. Ainsi, on peut condamner l'Ambition, la Gourmandise, l'Ivrognerie, l'Avarice car ce sont respectivement les désirs excessifs de gloire, de manger, de boire, des richesses. Mais concernant la Lubricité, le désir de s'accoupler aux corps, Spinoza ne le désigne pas comme excessif, mais il demeure néanmoins néfaste.

Comme l'analyse Pautrat, la libido (sexuelle) n'a pas besoin d'être excessive pour être une passion mauvaise, elle le serait en soi qu'on s'y adonne modérément ou immodérément. Dans son livre, cette particularité de la Lubricité n'est pas clairement élucidée par Pautrat : c'est une passion qui ne peut pas être soumise à la droite conduite de la raison ; on ne peut que lui opposer la Chasteté, une force de l'âme.

Or il me semble que cette particularité peut s'expliquer à l'intérieur même du système de Spinoza. En effet, prenez la Gourmandise, par exemple, en tant que désir excessif de manger, cette passion naît du besoin de l'individu de persévérer dans son être, car il doit manger pour continuer à vivre. Trop manger consiste à se laisser aller au plaisir que procure la nourriture, mais, à la base, la nourriture est bien là pour conserver le rapport constitutif de l'individu : son corps, afin de prolonger son existence.

Il en est de même pour l'Ivrognerie : boire permet à l'individu de persévérer dans son être, mais boire avec excès ne le favorise pas. Idem pour l'Ambition et l'Avarice ; ce sont à la base des désirs qui répondent au besoin de chacun de persévérer dans son être, mais si l'on désire la gloire ou les richesses de façon obsessionnelle, on tombe dans la passion qui risque plutôt de détruire le rapport constitutif de l'individu au lieu de le préserver.

En revanche, il ne semble pas que le désir sexuel naisse du désir de l'individu de vouloir persévérer dans l'existence. En effet, qu'un homme s'abstienne de manger ou de boire, il finit par en mourir ; mais qu'il s'abstienne d'assouvir son désir de coïter, cela ne le mettra jamais en danger de mort. Autrement dit, j'affirme que le désir sexuel ne sert pas à la survie de l'individu, comme le fait le désir de manger ou boire : le désir sexuel ne sert pas l'individu, il sert évidemment l'espèce.

Le désir sexuel est d'avantage la manifestation du désir de l'espèce humaine à persévérer dans son être, c'est-à-dire, qu'il est le désir propre de ce grand individu (individu supra-individuel) qu'est l'humanité actuelle dans son ensemble. Nous retrouvons ici un thème très schopenhauerien : l'amour entre l'homme et la femme n'est que le désir de l'enfant qui veut naître d'eux...

Le désir sexuel n'est donc pas tant celui de l'individu que celui de toute l'espèce, c'est pourquoi il n'a pas besoin d'être excessif pour lui être néfaste : il est déjà démesuré, il le dépasse de partout, il n'appartient pas à l'individu pour sa survie, mais l'individu lui appartient pour assurer la survie de l'espèce. L'individu quand il désire sexuellement est entré dans le rapport de composition de l'espèce humaine : il est soumis au désir d'un plus grand individu ; c'est pourquoi ce désir ne sert pas l'individu, mais c'est l'individu qui le sert. L'individu ne semble donc pas de taille à lutter contre lui : sa puissance individuelle est ridiculement faible comparée à la puissance de l'espèce, il est battu d'avance.

Dans son film, F for Fake (Vérités et monsonges), Orson Welles nous fait assister à une scène frappante de "girl-watching" : il s'agit d'une caméra cachée filmant des hommes en train de regarder marcher dans la rue une starlette court-vêtue. Comme c'est gênant, cette scène inspire autant de pitié que de honte. 

Aussi comprend-on la réaction de McQueen : l'ancien du village prétend ni plus ni moins s'être affranchi de ce désir qui anime les hommes, de cette force plus forte que chaque individu. Il est donc soit un menteur, soit un surhomme. Il est peut être aussi tout simplement un vieillard... il en a fini de regarder les jeunes filles marcher dans la rue. Enfin peu de sexe, voire plus du tout.

Soit dit en passant, la pulsion sexuelle fait sentir sa puissance de façon formidable sur les individus, en faisant que, d'une part, la moitié de l'humanité est obsédée par le désir de s'accoupler et que, d'autre part, l'autre moitié est victime du harcèlement de la première. Il ne s'agit pas de victimiser les uns ou les autres : dire que les hommes sont victimes de leurs pulsions sexuelles relève d'une certaine mauvaise foi. En effet, ce sont les femmes qui sont violées, jamais les hommes. A ma connaissance, le viol des hommes par les femmes n'est pas une pratique courante (encore que cela peut être un fantasme masculin courant, mais je m'égare...)

La Lubricité est donc un problème qui se pose à l'échelle sociale ou collective, car ce sont les femmes qui en souffrent majoritairement. La réponse à ce problème devrait également être sociale et collective, car on est plus fort ensemble que tout seul. Or, les réponses aujourd'hui mises en place par la société sont inadéquates : il s'agit surtout de répression pénale. Rien d'étonnant à cela, comme nous l'avons vu dans l'article précédent, l'outil de cohésion de la société est la peur : la peur d'un mal plus grand prévient l'individu de se laisser aller à la satisfaction de ses désirs.

En outre, les hommes occupent dans nos sociétés une position dominante ; ils s'accaparent les instruments du pouvoir social : politique, économie, justice, science, etc. si bien que les moyens de pression de la société sont parfois mis au service de cette pulsion sexuelle qu'ils sont sensés combattre. Prenez par exemple le cas du Maroc, où la jeune femme violée est obligée d'épouser son violeur. Cette pratique a pour but d'effacer le crime de l'homme, car une épouse ne peut pas porter plainte contre son mari pour viol. C'est un détournement des moyens pour épargner l'homme coupable, une perversion (per-versare : tourner de l'autre côté, détourner).

J'en viens à espérer une société beaucoup plus paritaire entre hommes et femmes pour que l'équilibre entre les sexes assure une vie sans dominants ni dominés, une vie plus harmonieuse et apaisée (est-ce seulement possible ?). Pour l'heure, il me faut mettre un terme à cet article qui ne s'est que trop étalé en longueur, encore que chacun de ses paragraphes pourrait faire l'objet d'un développement aussi long que lui, et je vous souhaite à tous, amis lecteurs et lectrices, enfin... peu de sexe dans votre vie.

samedi 18 janvier 2014

La conception spinoziste de la société

Intro :

Pour Spinoza, une société ou un individu, c’est la même chose : c’est un mode.

La question n’est pas de savoir comment une société se forme (contre la théorie volontariste : réunion d’individus dans un contrat) mais comment une société peut durer. Un individu, c’est déjà une société : un ensemble de plus petits individus (corps ou idée) maintenus ensemble par la puissance du mode. Une société est un corps qui maintient ensemble les autres corps qui la composent : les corps composants (les hommes) ne sont pas volontaires, mais ils perçoivent bien les avantages de la vie en société (… s’ils sont raisonnables).


Résumé :

1) Spinoza est réaliste : ne l’intéresse que l’étude du réel, non pas les spéculations sur ce qui devrait être, ou aurait pu être (les utopies).

2) Spinoza est naturaliste : le réel et la nature s’identifiant, les mêmes lois naturelles s’appliquent en tout et partout.

3) Spinoza est déterministe : le libre-arbitre est une illusion (perception de l’effet mais non pas de la cause). Tous les modes (corps individuels, corps sociaux) sont pris dans la nécessité.

Accessoirement : Spinoza critique les théories contractualistes de la société.

4) Spinoza est rationaliste : la raison permet de connaître les causes, elle permet de connaître ce qui nous est vraiment utile. Mais la raison n’a pas la force de contraindre les individus.

5) Spinoza est pratique : tout individu cherche son utilité propre, mais pour maintenir ensemble les hommes qui s’opposent par leurs désirs, mais dont l’utilité est manifestement de s’entraider, le moyen de la société sera d’utiliser aussi les passions : la crainte d’un mal plus grand et l’espoir d’un bien plus grand.


En bref :

Le « choix » de vivre en société est passionnel pour la majorité des hommes (ils craignent de subir un dommage plus grand que celui de devoir obéir aux règles communes – qui est donc un moindre mal), même si le projet de vivre en société est de raison (c’est-à-dire, c’est la façon la plus utile de vivre). La force du pacte est son utilité. L’alliance devient le pacte raisonnable.

Corpus :

La conception de la société se trouve dans l’œuvre de Spinoza aux endroits suivants :
Traité théologico-politique, chapitre 16
Traité politique, chapitre 2
Ethique, partie IV, proposition 37, scolie 2


Influence :

Bien que Spinoza reconnaisse une parenté de sa conception de la société avec celle de Hobbes, il se distingue de ce dernier au moment crucial du passage de l’état de nature à celui de l’état civil. Pour Spinoza, l’état civil, « c’est la continuation de l’état de nature » (lettre N° 50 à Jarig Jelles du 2 juin 1674).

En l’occurrence, l’homme n’abandonne pas son droit naturel dans la société, et la vie sociale s’apparente à une gestion des différentes passions humaines qui rapproche Spinoza de Machiavel quand ce dernier explique au prince les moyens de se maintenir au pouvoir en jouant sur les passions.


1) Le réalisme :

Spinoza prend acte du fait social (TP, chap. 2, § 15 ; E, IV, prop. 35, scolie) et son projet n’est pas de décrire la société idéale (TP, chap. 1, § 1), mais de décrire la société comme elle est, supposant que toutes les formes d’organisation sociale ont déjà vu le jour, et que l’on n’assistera qu’à la répétition du même (TP, chap. 1, § 3).


2) Le naturalisme :

Le droit naturel (jus naturale) fait l’objet de l’exposé du début du chapitre 16 du TT-P. Il ne s’agit pas d’un droit en vigueur avant la société (Hobbes) ou dans un état idéal ou fictif (Rousseau), mais du droit actuel et réel de toute chose. Ce que je peux faire, c’est mon droit naturel.

Cela peut se comprendre si on ramène le fait social à un objet naturel. Une société est un corps. C’est un corps composé d’autres corps. Mais de même que le corps humain est composé, le corps social est composé et fonctionne en suivant les mêmes lois universelles de la Nature. La société ou l’individu, c’est la même chose : la Nature, dans son entier, étant l’individu suprême.

Ce qui distingue la société des autres corps, c’est que ses composants – les êtres humains – sont des corps spéciaux : des corps dont l’âme (l’idée du corps) a conscience d’elle-même, a conscience de ses affections, bref, éprouve des passions (joie et tristesse).

Pour une physique des corps simples, voir les lemmes de la partie II de l’Ethique, entre les propositions 13 et 14. Le corps social fonctionne avec les mêmes lois que le corps matériel (attribut étendue) mais avec cette dimension supplémentaire que sont les passions (attribut pensée). Autrement dit, les individus en société s’attirent et se repoussent, comme les corps simples avec les lois de la mécanique, qui se communiquent les mouvements par contact, mais sans se toucher, par la force des passions.


3) Le déterminisme :

Tout ce qui existe est déterminé à être et à agir (ou à pâtir) selon les lois de la Nature ou de Dieu. Les corps se maintiennent dans leur état en actualisant leur rapport de composition, Spinoza dit leur essence ; dans l’existence, l’affirmation d’une essence se fait par un effort (force), le conatus, qui est « le désir de persévérer dans son être ».

Dans TP, chap. 2, § 10, Spinoza liste les 4 façons dont plusieurs hommes peuvent se composer entre eux et former un corps social :
1. un homme en enchaîne un autre (le prisonnier) ;
2. un homme en désarme un autre et l’empêche de fuir (l’esclave) ;
Ces deux premiers moyens ne contraignent que le corps, l’âme n’est pas contenue : à la moindre occasion, le prisonnier ou l’esclave tenteront de s’échapper.
3. un homme inspire de la peur à un autre (crainte d’un mal) ;
4. un homme accorde des bienfaits à un autre (espoir d’un bien).

Avec ces deux derniers, on tient l’âme et le corps des hommes mais on ne les tient que tant que durent la crainte et l’espoir.

La société utilise surtout le 3ème moyen pour se maintenir. Citation de l’Ethique, partie IV, proposition 37, scolie 2 : « C’est donc par cette loi que la Société pourra s’établir, à condition de revendiquer pour elle-même le droit qu’a chacun de se venger, et de juger du bien et du mal ; et par suite, d’avoir le pouvoir de prescrire une règle de vie commune, et de faire des lois, et de les garantir non par la raison, qui ne peut contrarier les affects (renvoi au scolie, prop. 17, III*) mais par des menaces. »
* La raison ne peut contrarier un affect, seul un affect plus fort le peut. Donc « cette loi » n’est autre que la peur de subir un dommage plus grand quand on désobéit aux lois de la société, que celui moindre de renoncer à satisfaire tous nos appétits au détriment de la société.

Aussi, dans la société les hommes n’abandonnent jamais leur droit naturel de faire tout ce qui leur plaît. Ils conservent ce droit. Il n’existe pas de contrat social qui opère ce transfert : même l’état civil demeure un rapport de force.

Et c’est pour cette raison que la société a un effet attristant sur les hommes car d’un certain point de vue (celui de l’assouvissement des passions) elle les empêche de faire ce qu’ils veulent, mais d’un autre point de vue (celui de la raison), les avantages de la vie en société sont incommensurables avec ceux de la vie en solitaire et prétendument indépendante. Même les peuples les plus barbares ont arraché à la nature un peu de confort au prix de la collaboration des individus.

Critique du contractualisme
Dans le chapitre 16 du TT-P, Spinoza décrit la mécanique du contrat, de l’engagement ou de la promesse que s’accordent deux hommes à faire ou ne pas faire quelque chose. De fait, il affirme que la promesse n’est que des mots, que si la parole donnée devait impliquer un dommage plus grand que celui qu’elle faisait éviter, ou que le bien convenu soit moindre que celui obtenu en rompant sa promesse, il ne sert plus à rien de la respecter, il serait même contraire à la nature de la respecter et même contraire à la raison de continuer à le faire.

De même dans la société, un individu pourrait à tout moment cesser de se soumettre aux exigences de la société : désobéir, mais s’il se fait prendre, il y a fort à parier qu’il en subira les conséquences. Néanmoins, si une société n’est plus capable d’inspirer la crainte à ses membres, ou qu’elle ait provoqué la préférence de risquer sa vie plutôt que de continuer à vivre sous son régime (on songe aux tyrannies), alors la révolution est possible, elle est même de droit (naturel) et c’est une leçon pour les gouvernants, à savoir qu’ils ont intérêt à faire des lois qui satisfassent les besoins des hommes, et non leurs désirs personnels.


4) Le rationalisme :

La raison n’est qu’une faculté de connaissance. Elle permet à l’homme de connaître les lois naturelles et ainsi les causes qui le font être et agir. Mais en aucun cas elle ne peut forcer les hommes à agir contre ces lois.

La raison enseigne seulement l’évaluation du bien et du mal, et permet de calculer le ratio bien/mal, afin d’éventuellement se déterminer à choisir le moindre mal et le plus grand bien.

« L’objet de la raison humaine est l’utilité véritable et la conservation des hommes ». TT-P, chap. 16.

La raison préconisera donc que la vie en société est beaucoup plus désirable que la vie en solitaire où l’individu est livré à lui-même. La raison révèle qu’il vaut mieux se soumettre aux lois de la société, même si cela nous contrarie à certaines occasions, car les avantages qui en résultent sont tels qu’ils ne peuvent être atteints que par l’effort des hommes collaborant entre eux, et jamais par les hommes seuls et sans assistance.


5) le pragmatisme ou l’utilitarisme :

Passant du niveau individuel au niveau collectif, Spinoza expose que la société doit elle aussi chercher son utilité et la première étant de persévérer dans son être elle doit chercher à garder ses individus composants sous sa domination, en les captant et les contrariant dans leur désir d’émancipation, à l’exception d’un seul : à savoir la liberté de penser et de s’exprimer qui est l’essence de l’homme.

Aussi, une société qui priverait ses membres de cette liberté essentielle se condamne-t-elle à une mort certaine, car les concessions consenties par ses membres ne sont plus contrebalancées par les avantages reçus en échange. La vie humaine n’est pas seulement la vie des corps, la vie organique, que même une tyrannie peut assurer à ses sujets (le maître nourrit bien son esclave…) ; la vie humaine est aussi la vie de l’esprit et une société qui veut perdurer doit pouvoir permettre à ses membres de cultiver cette vie spirituelle, donc de pouvoir penser et s’exprimer librement.

La société la plus à même de réaliser cet objectif est une démocratie.

vendredi 8 juillet 2011

Post-scriptum à l’article précédent

Avant d’aller plus loin dans la pensée de Clément Rosset, j’estime nécessaire de revenir sur une de ses idées citées dans l’article précédent. Le seul discours philosophique qui vaille est, pour notre penseur, celui de la tautologie. J’avoue que cela est à la fois un peu facile et trop réducteur.

Dans un sens, dire que la tautologie est le summum de la philosophie, c’est comme dire que le summum de la peinture est un carré blanc sur un fond blanc, ou que le summum de la musique c’est le silence absolu, ou encore que le summum de la sculpture est le bloc de marbre brut.

Ce qui est vrai. Peut-on s’extasier devant un carré blanc ? En écoutant le silence ? Ou bien en contemplant un bloc de marbre ? De même, il n’y a pas de quoi se pâmer intellectuellement devant une tautologie.

Je ne pense pas non plus que ce soit l’interprétation correcte de la citation de Clément Rosset. Ce dernier ne prône pas tant la tautologie comme discours philosophique ultime mais vante plutôt sa fonction « critique ».

La tautologie sera un critère : une toise, un rasoir d’Ockham qui permet de discerner, parmi tous les discours qui prétendent à la valeur philosophique, ceux qui peuvent vraiment nous libérer l’esprit de ceux qui ne font que nous garder dans une certaine servitude mentale.

Clément Rosset n’est pas un annihilateur de la philosophie, un réducteur à zéro (pour peu qu’on pense que la tautologie revienne à dire 0 = 0). Au contraire, il apprécie grandement des philosophes comme Parménide, Epicure, Lucrèce, Spinoza, Nietzsche car leur parole vise réellement à la libération de l’homme.

De même, les philosophes dualistes ou transcendantaux trouvent grâce aux yeux de Clément Rosset dans une certaine mesure. En effet, la philosophie sera toujours utile, quelle que soit sa méthode, à chaque fois qu’elle nous rend plus lucide.

Nous verrons tout cela dans les prochains articles sur Clément Rosset.

lundi 13 juin 2011

Citation de Clément Rosset

Je laisse la parole à Clément Rosset au sujet de son projet philosophique :

"Il n’y a rien de plus précieux à penser que la réalité ; or celle-ci ne fait qu’une avec sa propre identité ; donc la parole philosophique qui rend le mieux la réalité est celle qui exprime le mieux son identité : à savoir la tautologie.

Par ce syllogisme je ne prétends évidemment pas établir que le discours philosophique se réduit au discours tautologique.

La brièveté même de la tautologie interdit de le penser (encore qu’elle dispose à sa manière de développements aussi infinis que ceux de la métaphore), comme elle interdit de toute façon de parler de « discours tautologique », – sinon toute la philosophie du monde se résumerait à la formule selon laquelle A est A (je ne serais d’ailleurs pas très loin de le penser, mais cela est une autre affaire).

Je veux seulement suggérer que le discours philosophique le plus fort est d’inspiration tautologique et que tout discours philosophique tenu à partir de l’inspiration contraire, c’est-à-dire de l’intuition dualiste, est plus faible.

On pourrait ainsi imaginer un arbre généalogique des philosophes scindé dès le début en deux branches rivales et inconciliables : celle qui commence avec Parménide, pour la lignée légitime, et celle qui commence avec Platon, pour la lignée bâtarde."

Cette citation est extraite de son livre L'Ecole du Réel, qui est en fait une compilation du meilleur de tous ses ouvrages parus de 1976 à 2006 traitant de question du réel, soit un volume de près de 500 pages, alors que ces opuscules sont d'ordinnaire beaucoup plus courts. Mais si vous ne deviez en acheter qu'un seul, ce serait celui-là, car vous y trouverez l'essentiel.

mardi 24 mai 2011

Lectures de Clément Rosset

Clément Rosset est un philosophe français contemporain. Ou plutôt, devrais-je dire un anti-philosophe. En effet, s'il a commencé sa carrière comme commentateur de Schopenhauer et de Nietzsche, il s'évertue depuis plus de 30 ans à remonter laborieusement la pente, que tous les philosophes ont allégrement descendue depuis moins de 30 siècles.

Reprenons donc depuis le début : Parménide d’Elée, philosophe grec présocratique du VIème siècle avant J.-C., écrit la thèse philosophique ultime : « l’être est, le non être n’est pas ». Qu’y a-t-il à ajouter ? Rien ! Toute la philosophie se réduit à dire cela. Alors, certes, cela ne laissait plus grand-chose à dire pour ses successeurs.

Et pourtant, il fallait qu’ils disent quelque chose, et ils se mirent donc, Platon le premier, à dire des choses qui divergent un tant soit peu avec l’affirmation parménidienne. C’est dans le dialogue intitulé Parménide (pour dire…) que Platon commet, de son aveu propre, le parricide : c’est-à-dire qu’il ose dire autre chose que Parménide.

Je résume brièvement et dans la langue commune ce que Platon affirme, afin d’avoir quelque chose à dire après Parménide : « certes, l’être est, et le non être n’est pas, mais il se peut, parfois, il arrive que le non être, et bien, que le non être, en fait, soit aussi un petit peu ». A partir de là, découle toute la succession des philosophes, qui jusqu’à aujourd’hui, nous ont parlé dans leurs livres volumineux d’une quantité de non êtres qui sont et d’autant d’êtres qui ne sont pas.

Et voici donc la tâche à laquelle nous convie Clément Rosset : nettoyer notre raison philosophique avec du détartrant anti-non-être-qui-est-un-peu-quand-même et retrouver le sens profond de la sage parole de Parménide.

Si cela vous intéresse, je vous invite à relire ensemble les meilleures livres de Clément Rosset sur la question, au cours des prochains articles de ce blog.

lundi 11 avril 2011

Anniversaire

Mon p'tit blog a un an ! Je vais vous parler de l'oeuvre de Clément Rosset, revenez bientôt.

lundi 8 novembre 2010

Le mouton est tondu deux fois

© F’murr, Le Génie des Alpages

La loi est passée. Les acquis sociaux du Conseil National de la Résistance sont enfin révolus. Tout ce bon argent qui passait directement des actifs aux retraités sans « travailler » va enfin passer entre les mains des financiers. Merci Monsieur le Président.

Il s’agit vraiment d’un détournement de fonds. En rendant misérables les versements de pensions de retraite, l’ultralibéralisme au pouvoir nous oblige à épargner. Autrement dit, à lui donner notre argent qu’il nous reversera le moment venu en complément de notre retraite.

Les Plans d’Epargne Retraite Populaire (PERP) sont en plein développement : ce sont les banques, les assurances et les mutuelles qui vendent ces produits. En 2010, il y a 2,1 millions de PERP de souscrits pour une épargne totale de 5,7 milliards d’euros (source : 20 minutes du 08/11/10).

Et à quoi servent tous ces euros ? Cet argent qui aurait pu tout simplement passer des actifs aux retraités, passe d’abord entre les mains des financiers. Et je ne pense pas qu’ils s’en servent à des fins philanthropiques.

Sachez que le PERP n’est pas très populaire. Si les versements que vous effectuez sont déductibles de votre impôt sur le revenu, les rentes que vous percevrez une fois à la retraite seront-elles tout à fait imposables.

Le capital que vous épargnez est bloqué (sauf cas grave, genre décès) : donc c’est votre argent, mais vous ne pouvez pas y toucher. Vous le mettez de côté, mais vous ne pourrez rien faire avec. A la retraite, vous ne pourrez en toucher que 20% en capital, le reste le sera en rentes complémentaires.

Autant dire que ce n’est plus votre argent mais celui de l’organisme qui vous l’a « confisqué » – pardon – à qui vous l’avez « confié ». Donc, cet argent ne sert plus à payer les retraites de nos aînés, mais quand il vous sera reversé vous payerez des impôts sur le revenu.

C’est bien ce que je disais, le mouton est tondu deux fois.

vendredi 5 novembre 2010

Des individus et de leur utilité

J’arrive maintenant au deuxième versant de la question « pourquoi des individus ? ». J’espère avoir, dans un premier temps, réussi à décoller la notion d’individu de la réalité physique de l’organisme vivant par l’observation des insectes et avec quelques considérations tératologiques.

Pour aller dans ce sens, il faut affirmer par exemple que deux personnes peuvent former un individu : ne dit-on pas de ceux qui s’aiment qu’ils ne font plus qu’un ? Ce n’est pas à mon sens une image poétique, une métaphore : c’est bien une réalité, le couple est un individu composé de deux personnes.

Je veux donc repartir de l’idée reçue « individu = atome social », c’est-à-dire, l’élément réel le plus petit et indivisible qui correspond à un être humain singulier. Evidemment, je remets en cause cette idée, car il se pourrait bien que cette idée – avec ce que nous avons déjà vu – ne corresponde à rien dans la réalité.

En revanche, l’idée d’individu peut servir à quelque chose, elle a son utilité. Et c’est ainsi que la question « pourquoi des individus ? » peut se formuler aussi sous la forme « des individus, pour quoi faire ? », la réponse s’orientant alors vers l’usage politique de cette notion d’individu.

L’idée d’individu engendre une idéologie qui est l’individualisme. Cette idéologie pourra avoir des vertus mais en ce qui nous concerne elle constitue un puissant outil de domination. Faire croire aux gens qu’ils sont des individus permet de les contraindre à certaines façons de penser et à certaines façons d’agir et surtout cela permet de les empêcher de penser et d’agir différemment ou dans une direction contraire à l’idéologie individualiste.

En somme, la notion d’individu est une fiction qui a une fonction bien déterminée. Cette fonction consiste à faire croire aux gens qu’ils sont des entités indépendantes et autonomes, mais isolées et impuissantes (car que peut un individu contre la complexité du monde et la puissances des multinationales ?).

Par conséquent, les gens qui se prennent pour des individus sont forcément la proie de passions tristes (engendrées par la pensée que l’individu ne peut pas faire grand-chose tout seul) et donc facilement dominables par ceux qui ont le pouvoir. Cette pensée nuit gravement aux effets bénéfiques de la solidarité, de l’échange gratuit, et de toutes les relations que nous pouvons nouer avec nos semblables autres que les relations marchandes et de compétitivité interindividuelle.

C’est pourquoi je vous invite à rejeter l’idée que nous sommes des individus. Non, nous ne sommes pas des individus ! En tout cas, nous ne sommes pas cet individu qu’on voudrait nous faire croire que nous sommes. Nous sommes beaucoup mieux et beaucoup plus que cela. Parler de ce que nous sommes vraiment pourra faire l’objet d’autres articles, si cela vous intéresse…

mercredi 3 novembre 2010

Le droit de se plaindre

Les temps sont un peu durs en France en ce moment, mais en les remettant dans cette perspective :

1. je ne me suis pas couché hier avec la faim au ventre.
2. je n’ai pas passé la nuit dehors.
3. j’ai pu choisir les vêtements que je porte ce matin.
4. je n’ai pas beaucoup transpiré aujourd’hui.
5. je n’ai pas passé une minute dans la peur.
6. j’ai accès à l’eau potable.
7. j’ai accès aux soins médicaux.
8. j’ai accès à Internet.
9. je sais lire.
10. j’ai le droit de vote.

Alors dans un sens, je n’ai pas le droit de (trop) me plaindre. Si tu lis ce message, tu fais aussi partie des 20% de la population mondiale qui n’a pas le droit de (trop) se plaindre. 80 % des gens ne peuvent pas affirmer un des 10 points ci-dessus.

En même temps…

… ce n’est pas une raison pour accepter la réforme des retraites qui obligera les salariés à souscrire à un régime privatisé de capitalisation pour une pension complémentaire. C’est encore une fois, une manipulation qui joue sur la peur des individus pour leur extorquer une partie de leur revenu.

La France est un pays riche, très riche. Le système de répartition fait transiter un flux colossal d’argent entre les actifs et les retraités. Mais aucun financier ne peut mettre la main sur ce flux colossal, et l’argent qui va des uns aux autres « ne sert à rien » selon le point de vue de ces financiers.

Mais si on torpille le système de répartition, si bien que les salariés soient obligés de capitaliser pour leur retraite à eux dans 40 ans, auprès d’un organisme semi-privé, cela fait que « ces fonds de pension » pourront utiliser cet argent pour… pour… et bien, pour faire de l’argent, mais pas forcément pour les retraités.

On a toujours le droit de se plaindre contre l’injustice.

mercredi 8 septembre 2010

Un casse tête pour l'état civil ?

Fini les vacances, c'est la rentrée. Pour reprendre en douceur, je vous propose de visionner une petite vidéo, et nous pourrons reprendre notre discussion sur l'individu.

http://www.youtube.com/watch?v=BkKWApOAG2g

jeudi 20 mai 2010

L’individu, aboutissement ou étape ?


Quand je me demande : « pourquoi des individus ? », c’est d’abord à cause d’un étonnement sur leur existence biologique dans la fameuse hiérarchie « genre – espèce – individu ». Pourquoi une espèce se compose-t-elle d’individus ou pourquoi n’y a-t-il pas, comme dirait Bergson, des espèces composées d’un seul individu ?

Façon de parler ou non, les colonies de fourmis et les essaims d’abeilles, bien que composés de centaines d’individus, ne forment eux-mêmes, en fait, qu’un seul individu. L’être vivant est la colonie ou l’essaim, la fourmi ou l’abeille seule n’est absolument rien en dehors de son groupe.

Pourquoi la vie se manifeste donc sous la forme d’individus, qui non seulement sont séparés les uns des autres, mais sont également périssables. Pourquoi n’y a-t-il pas un seul individu par espèce, unique, autosuffisant et immortel ? Des dieux, en quelque sorte, dont l’individualité ne souffre pas des défauts d’être un individu dans une espèce ?

La réponse à ce versant de la question tient dans la nécessaire matérialité de la vie, dans son incarnation de fait. La matière est réfractaire, la vie compose avec elle et le résultat est la formation d’individus mortels, parce que c’est le mieux que l’on puisse faire dans ces conditions.

La vie aurait bien aimé créer des dieux, mais elle n’a pu faire que des hommes et autres êtres vivants car la matière ne l’a pas permis. De même les sociétés d’individus fonctionnent aussi sur le même principe : la vie n’a pas pu aller plus loin ; elle est allé jusqu’où elle a pu, mais est-ce un aboutissement ou une étape ? En effet, parfois, la vie perce sous la matière ; c’est ce que dit Bergson :

« [Un élan vital] avait donné des sociétés closes parce qu'il ne pouvait plus entraîner la matière, mais [il] va ensuite chercher et reprendre, à défaut de l'espèce, telle ou telle individualité privilégiée. Cet élan se continue ainsi par l'intermédiaire de certains hommes, dont chacun se trouve constituer une espèce composée d'un seul individu. » Les deux sources de la morale et de la religion, début du Chapitre IV.

Ces hommes particuliers sont ce que Bergson appelle les « mystiques » ; des individus qui sortent de toutes limites.

Une petite question bien vicieuse

Si vous êtes CONTRE la peine de mort, pourquoi êtes-vous aussi POUR l'avortement ?

mercredi 5 mai 2010

Le prince des philosophes


Si vous m'avez suivi, vous savez que Deleuze a deux philosophies : la sienne et celle de Spinoza. Or dans le cas de Gilles Deleuze, c'est particulièrement vrai, puisqu'il a dit : "Spinoza est dans mon coeur". Il ajoute que c’est Spinoza « qui m’a fait le plus l’effet d’un courant d’air qui vous pousse dans le dos chaque fois que vous le lisez, d’un balai de sorcière qu’il vous fait enfourcher ». Avec Spinoza, vous vous retrouvez dans l'œil du cyclone.

De même, c'est chez Deleuze que j'ai trouvé une explication à cette fameuse citation bergsonienne et c'est d'ailleurs ce que qui fait dire également à Deleuze que Spinoza est "le prince des philosophes". C'est que la philosophie de Spinoza ne fait pour ainsi dire pas appel à la transcendance, et que c'est dans la mesure où une philosophie ne traite que de l'immanence qu'elle est proprement philosophique. Ainsi, est philosophe celui qui saisit l'immanence, et Spinoza le fait le plus purement. En revanche, dès que le philosophe lâche l'immanence pour s'attâcher à la transcendance, il abandonne proportionnellement sa vocation philosophique.

La transcendance, c'est dire qu'il y a autre chose que ce qui existe. L'immanence, c'est dire qu'il n'y a rien d'autre que ce qui existe. Avec la transcendance, on ouvre la porte des arrière-mondes. Avec l'immanence, on reste dans le monde. Mais le monde est jugé comme un objet indigne de la pensée pour le celui qui se dit philosophe, alors il se reporte sur des idées plus valorisante comme l'Être, l'Essence, la Substance, etc. qui le font sortir du monde car elle sont forcément transcendantales. Il croit que l'immanence est une prison, dont le Transcendant nous sauve. Il n'est plus philosophe alors, il est devenu un prêtre.

Pour finir, je laisse la parole à Deleuze : "Celui qui savait pleinement que l'immanence n'était qu'à soi-même, et ainsi qu'elle était un plan parcouru par les mouvements de l'infini, (...), c'est Spinoza. Aussi est-il le prince des philosophes. Peut-être le seul à n'avoir passé aucun compromis avec la transcendance, à l'avoir pouchassée partout. (...) Il a trouvé la seule liberté dans l'immanence. Il a achevé la philosophie parce qu'il en a rempli la supposition pré-philosophique. (...) Spinoza, c'est le vertige de l'immanence auquel tant de philosophes tentent d'échapper. Serons-nous jamais mûrs pour une inspiration spinoziste ?" Qu'est-ce que la philosophie ? Ed. de Minuit, 1996.

lundi 26 avril 2010

Tout philosophe a deux philosophies


Y a-t-il une philosophie ou bien autant de philosophies que de philosophes ? Sur l’unicité de la philosophie plane le spectre de la pensée unique avec ses censeurs qui peuvent aussi bien accréditer ou exclure les philosophes selon qu’ils sont dans la ligne ou au delà. Sous la pluralité des philosophies grouille la divergence des opinions avec son relativisme qui, en accordant à toutes les pensées la même valeur, la retire absolument à toute la philosophie.

Henri Bergson prend position sur la question en donnant une sorte de repère pour que l’on s’y retrouve. Il écrit à Léon Brunschvicg, en 1927, que « tout philosophe a deux philosophies : la sienne et celle de Spinoza. » Ainsi, il y aurait un centre de gravité du monde philosophique, une étoile polaire du ciel des philosophes, et ce point central a un nom : Spinoza. Le spinozisme comme facteur d’unification de la philosophie malgré toutes les différences et les divergences des philosophes particuliers.

Prenons Bergson au mot et tirons des conclusions : par exemple, « Wittgenstein a deux philosophies : la sienne et celle de Spinoza. » Wittgenstein est wittgensteinien, ce qui est normal, mais aussi spinoziste, ce qui est pratique pour notre problème de savoir si la philosophie peut prétendre à une quelconque universalité. Mais aussi : « Bergson a deux philosophies : la sienne et celle de Spinoza. » Bergson, bergsonien et spinoziste. De même : « Leibniz a deux philosophies, la sienne et celle de Spinoza. »

Pour la suite, tenez-vous bien, « Platon a deux philosophies : la sienne et celle de Spinoza. » Et bien sûr : « Spinoza a deux philosophies : la sienne et celle de Spinoza. » Platon serait spinoziste même s’il a vécu 2000 ans avant Spinoza. Et Spinoza serait alors le seul philosophe à n’avoir qu’une seule philosophie. Est-ce à dire que le spinozisme est la « vraie » philosophie, par delà l’espace et le temps, et la « véracité » de la philosophie des autres se mesure au degré d’éloignement d’avec celle de Spinoza ; les autres philosophes demeurant des philosophes dans la mesure où, justement, ils adoptent la philosophie de Spinoza ?

Méfions-nous, je pense, du retour masqué du spectre de la pensée unique. Ne faisons pas de Spinoza, un pape de la philosophie, et de la philosophie un catholicisme, même réduit au spinozisme ! D’ailleurs, Bergson s’en défend quand il écrit à Jankélévitch, en 1928 : « Je crois vous avoir dit que je me sens toujours un peu chez moi quand je relis l’Ethique, et que j’en éprouve chaque fois de la surprise, la plupart de mes thèses paraissant être (et étant effectivement, dans ma pensée) à l’opposé du Spinozisme. »

Cependant, afin de ne pas sombrer dans le relativisme qui dit que les doctrines de tous les philosophe se valent, il faut retenir ce mot de Bergson : se sentir chez soi en lisant l’Ethique. Bergson détaille cette affirmation, quand il s’adresse à Brunschvicg : « Aristote avait bien dit que « nous ne devons pas nous attacher, hommes, à ce qui est humain, mortels, à ce qui meurt ; nous devons autant que cela est donné à l’homme, vivre en immortel ». Mais il était réservé à Spinoza de montrer que la connaissance intérieure de la vérité coïncide avec l’acte intemporel par lequel la vérité se pose, et de nous faire « sentir et éprouver notre éternité ». C’est pourquoi [j’ai beau m’être engagé], par [mes] réflexions personnelles, dans des voies différentes de celle que Spinoza a suivi : [je n’en demeure pas moins spinoziste], dans une certaine mesure, chaque fois que [je relis] l’Ethique, parce que [j’ai] l’impression nette que telle est exactement l’attitude où la philosophie doit se placer, telle est l’atmosphère où réellement le philosophe respire. En ce sens, on pourrait dire que tout philosophe a deux philosophies : etc. » L’Ethique, la maison des philosophes ; le spinozisme, l’atmosphère de la philosophie. Ce qui ne veut pas dire que les thèses de Spinoza sont aussi celles des autres philosophes.

mercredi 14 avril 2010

La question de la réponse

Quand on a trouvé sa question, c’est déjà très bien. Alors la réponse, on n’est pas obligé de la trouver. J’estime que la question est plus importante que la réponse, car une bonne question a bien plus d’effets sur l’esprit (elle est plus féconde) qu’une réponse qui le stérilise. Si bien que la meilleure réponse à une question est… une autre question. Une nouvelle question plus intéressante. Le tout est de trouver LA question autour de laquelle gravite notre pensée.

Les bouddhistes zen utilisent cette méthode pour libérer l’esprit. Le maître donne une question à son disciple afin qu’il la médite ; par exemple : « qu’est ce que ce morceau de bambou, si ce n’est pas un morceau de bambou ? » Le disciple peut mettre des années avant de trouver la réponse. Mais, l’important n’est pas la réponse, le but est de trouver l’illumination. La question a pour but de nous faire faire de l’exercice. De nous faire penser.

J’ai le souvenir aussi d’une fameuse réponse donnée par Umberto Eco à la question philosophique entre toutes : « pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? ». C’était lors de l’émission de télé Apostrophe de Bernard Pivot. Eco annonça qu’il allait donner la réponse à cette question – on se disait : oui, il a lu tous les livres alors il doit bien le savoir… Il disait que c’était la seule réponse acceptable, alors après un moment de suspens, il nous révéla : « la réponse est : pourquoi oui ? »

Voilà, un jour, vous tombez sur une question, et elle ne vous lâche plus, ou plutôt, vous ne la lâcherez plus parce que vous sentez bien qu’il est important de la poser. Vous vous posez dessus et vous regardez ce qui se passe autour. Et aucune réponse ne vous en fera descendre. Alors, moi je me demande « pourquoi des individus ? ». C’est aussi pour remettre en question les idées reçues sur l’individu et sur le dogmatisme de l’individualisme contemporain.

lundi 12 avril 2010

Pourquoi des individus ?

Telle est la question qui me turlupine depuis l’adolescence. Je crois qu’on a tous comme ça une petite question qu’on porte en soi et qui ne nous lâche pas. Soit on s’y intéresse, soit on l’ignore, mais nous sommes là pour la poser, à la manière des enfants qui interroge naïvement les adultes. A nous, aussi, de voir si nous devons en chercher la réponse.

Mon ancien camarade de khâgne, D. Lucien P., m’avait confié un jour la sienne : « d’où vient le sens ? » Afin d’y répondre, il était parti de l’œuvre inachevée de Camus et chemine aujourd’hui en compagnie de Wittgenstein. D’où vient le sens ? Pas des mots, en tout cas, m’avait-il dit…

Je me souviens avoir posé ma question, pour la première fois, quand j’avais 17 ans, lors d’une sorte de réunion pastorale en marge de la vie du lycée. Je l’avais alors formulée ainsi : « pourquoi Dieu a-t-il créé des individus ? (j’avais l’excuse de la jeunesse) – parce qu’Il se sentait seul. » me répondit spirituellement l’homme d’église, et on était passé à autre chose.

Non seulement, la réponse me parut à côté de la plaque tout en donnant une certaine image de Dieu, mais encore elle me dégoûta profondément de dialoguer avec des croyants. Au moins je savais dans quelle direction je ne devais pas aller. Par la suite, je découvris que les philosophes avaient des réponses beaucoup plus intéressantes à cette question.

Si ça vous intéresse aussi, je vous en reparlerai ici…