Intro :
Pour Spinoza, une société ou un individu, c’est la même chose : c’est un mode.
La question n’est pas de savoir comment une société se forme (contre la théorie volontariste : réunion d’individus dans un contrat) mais comment une société peut durer. Un individu, c’est déjà une société : un ensemble de plus petits individus (corps ou idée) maintenus ensemble par la puissance du mode. Une société est un corps qui maintient ensemble les autres corps qui la composent : les corps composants (les hommes) ne sont pas volontaires, mais ils perçoivent bien les avantages de la vie en société (… s’ils sont raisonnables).
Résumé :
1) Spinoza est réaliste : ne l’intéresse que l’étude du réel, non pas les spéculations sur ce qui devrait être, ou aurait pu être (les utopies).
2) Spinoza est naturaliste : le réel et la nature s’identifiant, les mêmes lois naturelles s’appliquent en tout et partout.
3) Spinoza est déterministe : le libre-arbitre est une illusion (perception de l’effet mais non pas de la cause). Tous les modes (corps individuels, corps sociaux) sont pris dans la nécessité.
Accessoirement : Spinoza critique les théories contractualistes de la société.
4) Spinoza est rationaliste : la raison permet de connaître les causes, elle permet de connaître ce qui nous est vraiment utile. Mais la raison n’a pas la force de contraindre les individus.
5) Spinoza est pratique : tout individu cherche son utilité propre, mais pour maintenir ensemble les hommes qui s’opposent par leurs désirs, mais dont l’utilité est manifestement de s’entraider, le moyen de la société sera d’utiliser aussi les passions : la crainte d’un mal plus grand et l’espoir d’un bien plus grand.
En bref :
Le « choix » de vivre en société est passionnel pour la majorité des hommes (ils craignent de subir un dommage plus grand que celui de devoir obéir aux règles communes – qui est donc un moindre mal), même si le projet de vivre en société est de raison (c’est-à-dire, c’est la façon la plus utile de vivre). La force du pacte est son utilité. L’alliance devient le pacte raisonnable.
Corpus :
La conception de la société se trouve dans l’œuvre de Spinoza aux endroits suivants :
Traité théologico-politique, chapitre 16
Traité politique, chapitre 2
Ethique, partie IV, proposition 37, scolie 2
Influence :
Bien que Spinoza reconnaisse une parenté de sa conception de la société avec celle de Hobbes, il se distingue de ce dernier au moment crucial du passage de l’état de nature à celui de l’état civil. Pour Spinoza, l’état civil, « c’est la continuation de l’état de nature » (lettre N° 50 à Jarig Jelles du 2 juin 1674).
En l’occurrence, l’homme n’abandonne pas son droit naturel dans la société, et la vie sociale s’apparente à une gestion des différentes passions humaines qui rapproche Spinoza de Machiavel quand ce dernier explique au prince les moyens de se maintenir au pouvoir en jouant sur les passions.
1) Le réalisme :
Spinoza prend acte du fait social (TP, chap. 2, § 15 ; E, IV, prop. 35, scolie) et son projet n’est pas de décrire la société idéale (TP, chap. 1, § 1), mais de décrire la société comme elle est, supposant que toutes les formes d’organisation sociale ont déjà vu le jour, et que l’on n’assistera qu’à la répétition du même (TP, chap. 1, § 3).
2) Le naturalisme :
Le droit naturel (jus naturale) fait l’objet de l’exposé du début du chapitre 16 du TT-P. Il ne s’agit pas d’un droit en vigueur avant la société (Hobbes) ou dans un état idéal ou fictif (Rousseau), mais du droit actuel et réel de toute chose. Ce que je peux faire, c’est mon droit naturel.
Cela peut se comprendre si on ramène le fait social à un objet naturel. Une société est un corps. C’est un corps composé d’autres corps. Mais de même que le corps humain est composé, le corps social est composé et fonctionne en suivant les mêmes lois universelles de la Nature. La société ou l’individu, c’est la même chose : la Nature, dans son entier, étant l’individu suprême.
Ce qui distingue la société des autres corps, c’est que ses composants – les êtres humains – sont des corps spéciaux : des corps dont l’âme (l’idée du corps) a conscience d’elle-même, a conscience de ses affections, bref, éprouve des passions (joie et tristesse).
Pour une physique des corps simples, voir les lemmes de la partie II de l’Ethique, entre les propositions 13 et 14. Le corps social fonctionne avec les mêmes lois que le corps matériel (attribut étendue) mais avec cette dimension supplémentaire que sont les passions (attribut pensée). Autrement dit, les individus en société s’attirent et se repoussent, comme les corps simples avec les lois de la mécanique, qui se communiquent les mouvements par contact, mais sans se toucher, par la force des passions.
3) Le déterminisme :
Tout ce qui existe est déterminé à être et à agir (ou à pâtir) selon les lois de la Nature ou de Dieu. Les corps se maintiennent dans leur état en actualisant leur rapport de composition, Spinoza dit leur essence ; dans l’existence, l’affirmation d’une essence se fait par un effort (force), le conatus, qui est « le désir de persévérer dans son être ».
Dans TP, chap. 2, § 10, Spinoza liste les 4 façons dont plusieurs hommes peuvent se composer entre eux et former un corps social :
1. un homme en enchaîne un autre (le prisonnier) ;
2. un homme en désarme un autre et l’empêche de fuir (l’esclave) ;
Ces deux premiers moyens ne contraignent que le corps, l’âme n’est pas contenue : à la moindre occasion, le prisonnier ou l’esclave tenteront de s’échapper.
3. un homme inspire de la peur à un autre (crainte d’un mal) ;
4. un homme accorde des bienfaits à un autre (espoir d’un bien).
Avec ces deux derniers, on tient l’âme et le corps des hommes mais on ne les tient que tant que durent la crainte et l’espoir.
La société utilise surtout le 3ème moyen pour se maintenir. Citation de l’Ethique, partie IV, proposition 37, scolie 2 : « C’est donc par cette loi que la Société pourra s’établir, à condition de revendiquer pour elle-même le droit qu’a chacun de se venger, et de juger du bien et du mal ; et par suite, d’avoir le pouvoir de prescrire une règle de vie commune, et de faire des lois, et de les garantir non par la raison, qui ne peut contrarier les affects (renvoi au scolie, prop. 17, III*) mais par des menaces. »
* La raison ne peut contrarier un affect, seul un affect plus fort le peut.
Donc « cette loi » n’est autre que la peur de subir un dommage plus grand quand on désobéit aux lois de la société, que celui moindre de renoncer à satisfaire tous nos appétits au détriment de la société.
Aussi, dans la société les hommes n’abandonnent jamais leur droit naturel de faire tout ce qui leur plaît. Ils conservent ce droit. Il n’existe pas de contrat social qui opère ce transfert : même l’état civil demeure un rapport de force.
Et c’est pour cette raison que la société a un effet attristant sur les hommes car d’un certain point de vue (celui de l’assouvissement des passions) elle les empêche de faire ce qu’ils veulent, mais d’un autre point de vue (celui de la raison), les avantages de la vie en société sont incommensurables avec ceux de la vie en solitaire et prétendument indépendante. Même les peuples les plus barbares ont arraché à la nature un peu de confort au prix de la collaboration des individus.
Critique du contractualisme
Dans le chapitre 16 du TT-P, Spinoza décrit la mécanique du contrat, de l’engagement ou de la promesse que s’accordent deux hommes à faire ou ne pas faire quelque chose. De fait, il affirme que la promesse n’est que des mots, que si la parole donnée devait impliquer un dommage plus grand que celui qu’elle faisait éviter, ou que le bien convenu soit moindre que celui obtenu en rompant sa promesse, il ne sert plus à rien de la respecter, il serait même contraire à la nature de la respecter et même contraire à la raison de continuer à le faire.
De même dans la société, un individu pourrait à tout moment cesser de se soumettre aux exigences de la société : désobéir, mais s’il se fait prendre, il y a fort à parier qu’il en subira les conséquences. Néanmoins, si une société n’est plus capable d’inspirer la crainte à ses membres, ou qu’elle ait provoqué la préférence de risquer sa vie plutôt que de continuer à vivre sous son régime (on songe aux tyrannies), alors la révolution est possible, elle est même de droit (naturel) et c’est une leçon pour les gouvernants, à savoir qu’ils ont intérêt à faire des lois qui satisfassent les besoins des hommes, et non leurs désirs personnels.
4) Le rationalisme :
La raison n’est qu’une faculté de connaissance. Elle permet à l’homme de connaître les lois naturelles et ainsi les causes qui le font être et agir. Mais en aucun cas elle ne peut forcer les hommes à agir contre ces lois.
La raison enseigne seulement l’évaluation du bien et du mal, et permet de calculer le ratio bien/mal, afin d’éventuellement se déterminer à choisir le moindre mal et le plus grand bien.
« L’objet de la raison humaine est l’utilité véritable et la conservation des hommes ». TT-P, chap. 16.
La raison préconisera donc que la vie en société est beaucoup plus désirable que la vie en solitaire où l’individu est livré à lui-même. La raison révèle qu’il vaut mieux se soumettre aux lois de la société, même si cela nous contrarie à certaines occasions, car les avantages qui en résultent sont tels qu’ils ne peuvent être atteints que par l’effort des hommes collaborant entre eux, et jamais par les hommes seuls et sans assistance.
5) le pragmatisme ou l’utilitarisme :
Passant du niveau individuel au niveau collectif, Spinoza expose que la société doit elle aussi chercher son utilité et la première étant de persévérer dans son être elle doit chercher à garder ses individus composants sous sa domination, en les captant et les contrariant dans leur désir d’émancipation, à l’exception d’un seul : à savoir la liberté de penser et de s’exprimer qui est l’essence de l’homme.
Aussi, une société qui priverait ses membres de cette liberté essentielle se condamne-t-elle à une mort certaine, car les concessions consenties par ses membres ne sont plus contrebalancées par les avantages reçus en échange. La vie humaine n’est pas seulement la vie des corps, la vie organique, que même une tyrannie peut assurer à ses sujets (le maître nourrit bien son esclave…) ; la vie humaine est aussi la vie de l’esprit et une société qui veut perdurer doit pouvoir permettre à ses membres de cultiver cette vie spirituelle, donc de pouvoir penser et s’exprimer librement.
La société la plus à même de réaliser cet objectif est une démocratie.
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samedi 18 janvier 2014
lundi 8 novembre 2010
Le mouton est tondu deux fois
© F’murr, Le Génie des AlpagesLa loi est passée. Les acquis sociaux du Conseil National de la Résistance sont enfin révolus. Tout ce bon argent qui passait directement des actifs aux retraités sans « travailler » va enfin passer entre les mains des financiers. Merci Monsieur le Président.
Il s’agit vraiment d’un détournement de fonds. En rendant misérables les versements de pensions de retraite, l’ultralibéralisme au pouvoir nous oblige à épargner. Autrement dit, à lui donner notre argent qu’il nous reversera le moment venu en complément de notre retraite.
Les Plans d’Epargne Retraite Populaire (PERP) sont en plein développement : ce sont les banques, les assurances et les mutuelles qui vendent ces produits. En 2010, il y a 2,1 millions de PERP de souscrits pour une épargne totale de 5,7 milliards d’euros (source : 20 minutes du 08/11/10).
Et à quoi servent tous ces euros ? Cet argent qui aurait pu tout simplement passer des actifs aux retraités, passe d’abord entre les mains des financiers. Et je ne pense pas qu’ils s’en servent à des fins philanthropiques.
Sachez que le PERP n’est pas très populaire. Si les versements que vous effectuez sont déductibles de votre impôt sur le revenu, les rentes que vous percevrez une fois à la retraite seront-elles tout à fait imposables.
Le capital que vous épargnez est bloqué (sauf cas grave, genre décès) : donc c’est votre argent, mais vous ne pouvez pas y toucher. Vous le mettez de côté, mais vous ne pourrez rien faire avec. A la retraite, vous ne pourrez en toucher que 20% en capital, le reste le sera en rentes complémentaires.
Autant dire que ce n’est plus votre argent mais celui de l’organisme qui vous l’a « confisqué » – pardon – à qui vous l’avez « confié ». Donc, cet argent ne sert plus à payer les retraites de nos aînés, mais quand il vous sera reversé vous payerez des impôts sur le revenu.
C’est bien ce que je disais, le mouton est tondu deux fois.
vendredi 5 novembre 2010
Des individus et de leur utilité
J’arrive maintenant au deuxième versant de la question « pourquoi des individus ? ». J’espère avoir, dans un premier temps, réussi à décoller la notion d’individu de la réalité physique de l’organisme vivant par l’observation des insectes et avec quelques considérations tératologiques.Pour aller dans ce sens, il faut affirmer par exemple que deux personnes peuvent former un individu : ne dit-on pas de ceux qui s’aiment qu’ils ne font plus qu’un ? Ce n’est pas à mon sens une image poétique, une métaphore : c’est bien une réalité, le couple est un individu composé de deux personnes.
Je veux donc repartir de l’idée reçue « individu = atome social », c’est-à-dire, l’élément réel le plus petit et indivisible qui correspond à un être humain singulier. Evidemment, je remets en cause cette idée, car il se pourrait bien que cette idée – avec ce que nous avons déjà vu – ne corresponde à rien dans la réalité.
En revanche, l’idée d’individu peut servir à quelque chose, elle a son utilité. Et c’est ainsi que la question « pourquoi des individus ? » peut se formuler aussi sous la forme « des individus, pour quoi faire ? », la réponse s’orientant alors vers l’usage politique de cette notion d’individu.
L’idée d’individu engendre une idéologie qui est l’individualisme. Cette idéologie pourra avoir des vertus mais en ce qui nous concerne elle constitue un puissant outil de domination. Faire croire aux gens qu’ils sont des individus permet de les contraindre à certaines façons de penser et à certaines façons d’agir et surtout cela permet de les empêcher de penser et d’agir différemment ou dans une direction contraire à l’idéologie individualiste.
En somme, la notion d’individu est une fiction qui a une fonction bien déterminée. Cette fonction consiste à faire croire aux gens qu’ils sont des entités indépendantes et autonomes, mais isolées et impuissantes (car que peut un individu contre la complexité du monde et la puissances des multinationales ?).
Par conséquent, les gens qui se prennent pour des individus sont forcément la proie de passions tristes (engendrées par la pensée que l’individu ne peut pas faire grand-chose tout seul) et donc facilement dominables par ceux qui ont le pouvoir. Cette pensée nuit gravement aux effets bénéfiques de la solidarité, de l’échange gratuit, et de toutes les relations que nous pouvons nouer avec nos semblables autres que les relations marchandes et de compétitivité interindividuelle.
C’est pourquoi je vous invite à rejeter l’idée que nous sommes des individus. Non, nous ne sommes pas des individus ! En tout cas, nous ne sommes pas cet individu qu’on voudrait nous faire croire que nous sommes. Nous sommes beaucoup mieux et beaucoup plus que cela. Parler de ce que nous sommes vraiment pourra faire l’objet d’autres articles, si cela vous intéresse…
mercredi 3 novembre 2010
Le droit de se plaindre
Les temps sont un peu durs en France en ce moment, mais en les remettant dans cette perspective :
1. je ne me suis pas couché hier avec la faim au ventre.
2. je n’ai pas passé la nuit dehors.
3. j’ai pu choisir les vêtements que je porte ce matin.
4. je n’ai pas beaucoup transpiré aujourd’hui.
5. je n’ai pas passé une minute dans la peur.
6. j’ai accès à l’eau potable.
7. j’ai accès aux soins médicaux.
8. j’ai accès à Internet.
9. je sais lire.
10. j’ai le droit de vote.
Alors dans un sens, je n’ai pas le droit de (trop) me plaindre. Si tu lis ce message, tu fais aussi partie des 20% de la population mondiale qui n’a pas le droit de (trop) se plaindre. 80 % des gens ne peuvent pas affirmer un des 10 points ci-dessus.
En même temps…
… ce n’est pas une raison pour accepter la réforme des retraites qui obligera les salariés à souscrire à un régime privatisé de capitalisation pour une pension complémentaire. C’est encore une fois, une manipulation qui joue sur la peur des individus pour leur extorquer une partie de leur revenu.
La France est un pays riche, très riche. Le système de répartition fait transiter un flux colossal d’argent entre les actifs et les retraités. Mais aucun financier ne peut mettre la main sur ce flux colossal, et l’argent qui va des uns aux autres « ne sert à rien » selon le point de vue de ces financiers.
Mais si on torpille le système de répartition, si bien que les salariés soient obligés de capitaliser pour leur retraite à eux dans 40 ans, auprès d’un organisme semi-privé, cela fait que « ces fonds de pension » pourront utiliser cet argent pour… pour… et bien, pour faire de l’argent, mais pas forcément pour les retraités.
On a toujours le droit de se plaindre contre l’injustice.
1. je ne me suis pas couché hier avec la faim au ventre.
2. je n’ai pas passé la nuit dehors.
3. j’ai pu choisir les vêtements que je porte ce matin.
4. je n’ai pas beaucoup transpiré aujourd’hui.
5. je n’ai pas passé une minute dans la peur.
6. j’ai accès à l’eau potable.
7. j’ai accès aux soins médicaux.
8. j’ai accès à Internet.
9. je sais lire.
10. j’ai le droit de vote.
Alors dans un sens, je n’ai pas le droit de (trop) me plaindre. Si tu lis ce message, tu fais aussi partie des 20% de la population mondiale qui n’a pas le droit de (trop) se plaindre. 80 % des gens ne peuvent pas affirmer un des 10 points ci-dessus.
En même temps…
… ce n’est pas une raison pour accepter la réforme des retraites qui obligera les salariés à souscrire à un régime privatisé de capitalisation pour une pension complémentaire. C’est encore une fois, une manipulation qui joue sur la peur des individus pour leur extorquer une partie de leur revenu.
La France est un pays riche, très riche. Le système de répartition fait transiter un flux colossal d’argent entre les actifs et les retraités. Mais aucun financier ne peut mettre la main sur ce flux colossal, et l’argent qui va des uns aux autres « ne sert à rien » selon le point de vue de ces financiers.
Mais si on torpille le système de répartition, si bien que les salariés soient obligés de capitaliser pour leur retraite à eux dans 40 ans, auprès d’un organisme semi-privé, cela fait que « ces fonds de pension » pourront utiliser cet argent pour… pour… et bien, pour faire de l’argent, mais pas forcément pour les retraités.
On a toujours le droit de se plaindre contre l’injustice.
mercredi 8 septembre 2010
Un casse tête pour l'état civil ?
Fini les vacances, c'est la rentrée. Pour reprendre en douceur, je vous propose de visionner une petite vidéo, et nous pourrons reprendre notre discussion sur l'individu.
http://www.youtube.com/watch?v=BkKWApOAG2g
http://www.youtube.com/watch?v=BkKWApOAG2g
jeudi 20 mai 2010
L’individu, aboutissement ou étape ?

Quand je me demande : « pourquoi des individus ? », c’est d’abord à cause d’un étonnement sur leur existence biologique dans la fameuse hiérarchie « genre – espèce – individu ». Pourquoi une espèce se compose-t-elle d’individus ou pourquoi n’y a-t-il pas, comme dirait Bergson, des espèces composées d’un seul individu ?
Façon de parler ou non, les colonies de fourmis et les essaims d’abeilles, bien que composés de centaines d’individus, ne forment eux-mêmes, en fait, qu’un seul individu. L’être vivant est la colonie ou l’essaim, la fourmi ou l’abeille seule n’est absolument rien en dehors de son groupe.
Pourquoi la vie se manifeste donc sous la forme d’individus, qui non seulement sont séparés les uns des autres, mais sont également périssables. Pourquoi n’y a-t-il pas un seul individu par espèce, unique, autosuffisant et immortel ? Des dieux, en quelque sorte, dont l’individualité ne souffre pas des défauts d’être un individu dans une espèce ?
La réponse à ce versant de la question tient dans la nécessaire matérialité de la vie, dans son incarnation de fait. La matière est réfractaire, la vie compose avec elle et le résultat est la formation d’individus mortels, parce que c’est le mieux que l’on puisse faire dans ces conditions.
La vie aurait bien aimé créer des dieux, mais elle n’a pu faire que des hommes et autres êtres vivants car la matière ne l’a pas permis. De même les sociétés d’individus fonctionnent aussi sur le même principe : la vie n’a pas pu aller plus loin ; elle est allé jusqu’où elle a pu, mais est-ce un aboutissement ou une étape ? En effet, parfois, la vie perce sous la matière ; c’est ce que dit Bergson :
« [Un élan vital] avait donné des sociétés closes parce qu'il ne pouvait plus entraîner la matière, mais [il] va ensuite chercher et reprendre, à défaut de l'espèce, telle ou telle individualité privilégiée. Cet élan se continue ainsi par l'intermédiaire de certains hommes, dont chacun se trouve constituer une espèce composée d'un seul individu. » Les deux sources de la morale et de la religion, début du Chapitre IV.
Ces hommes particuliers sont ce que Bergson appelle les « mystiques » ; des individus qui sortent de toutes limites.
mercredi 14 avril 2010
La question de la réponse
Quand on a trouvé sa question, c’est déjà très bien. Alors la réponse, on n’est pas obligé de la trouver. J’estime que la question est plus importante que la réponse, car une bonne question a bien plus d’effets sur l’esprit (elle est plus féconde) qu’une réponse qui le stérilise. Si bien que la meilleure réponse à une question est… une autre question. Une nouvelle question plus intéressante. Le tout est de trouver LA question autour de laquelle gravite notre pensée.
Les bouddhistes zen utilisent cette méthode pour libérer l’esprit. Le maître donne une question à son disciple afin qu’il la médite ; par exemple : « qu’est ce que ce morceau de bambou, si ce n’est pas un morceau de bambou ? » Le disciple peut mettre des années avant de trouver la réponse. Mais, l’important n’est pas la réponse, le but est de trouver l’illumination. La question a pour but de nous faire faire de l’exercice. De nous faire penser.
J’ai le souvenir aussi d’une fameuse réponse donnée par Umberto Eco à la question philosophique entre toutes : « pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? ». C’était lors de l’émission de télé Apostrophe de Bernard Pivot. Eco annonça qu’il allait donner la réponse à cette question – on se disait : oui, il a lu tous les livres alors il doit bien le savoir… Il disait que c’était la seule réponse acceptable, alors après un moment de suspens, il nous révéla : « la réponse est : pourquoi oui ? »
Voilà, un jour, vous tombez sur une question, et elle ne vous lâche plus, ou plutôt, vous ne la lâcherez plus parce que vous sentez bien qu’il est important de la poser. Vous vous posez dessus et vous regardez ce qui se passe autour. Et aucune réponse ne vous en fera descendre. Alors, moi je me demande « pourquoi des individus ? ». C’est aussi pour remettre en question les idées reçues sur l’individu et sur le dogmatisme de l’individualisme contemporain.
Les bouddhistes zen utilisent cette méthode pour libérer l’esprit. Le maître donne une question à son disciple afin qu’il la médite ; par exemple : « qu’est ce que ce morceau de bambou, si ce n’est pas un morceau de bambou ? » Le disciple peut mettre des années avant de trouver la réponse. Mais, l’important n’est pas la réponse, le but est de trouver l’illumination. La question a pour but de nous faire faire de l’exercice. De nous faire penser.
J’ai le souvenir aussi d’une fameuse réponse donnée par Umberto Eco à la question philosophique entre toutes : « pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? ». C’était lors de l’émission de télé Apostrophe de Bernard Pivot. Eco annonça qu’il allait donner la réponse à cette question – on se disait : oui, il a lu tous les livres alors il doit bien le savoir… Il disait que c’était la seule réponse acceptable, alors après un moment de suspens, il nous révéla : « la réponse est : pourquoi oui ? »
Voilà, un jour, vous tombez sur une question, et elle ne vous lâche plus, ou plutôt, vous ne la lâcherez plus parce que vous sentez bien qu’il est important de la poser. Vous vous posez dessus et vous regardez ce qui se passe autour. Et aucune réponse ne vous en fera descendre. Alors, moi je me demande « pourquoi des individus ? ». C’est aussi pour remettre en question les idées reçues sur l’individu et sur le dogmatisme de l’individualisme contemporain.
lundi 12 avril 2010
Pourquoi des individus ?
Telle est la question qui me turlupine depuis l’adolescence. Je crois qu’on a tous comme ça une petite question qu’on porte en soi et qui ne nous lâche pas. Soit on s’y intéresse, soit on l’ignore, mais nous sommes là pour la poser, à la manière des enfants qui interroge naïvement les adultes. A nous, aussi, de voir si nous devons en chercher la réponse.
Mon ancien camarade de khâgne, D. Lucien P., m’avait confié un jour la sienne : « d’où vient le sens ? » Afin d’y répondre, il était parti de l’œuvre inachevée de Camus et chemine aujourd’hui en compagnie de Wittgenstein. D’où vient le sens ? Pas des mots, en tout cas, m’avait-il dit…
Je me souviens avoir posé ma question, pour la première fois, quand j’avais 17 ans, lors d’une sorte de réunion pastorale en marge de la vie du lycée. Je l’avais alors formulée ainsi : « pourquoi Dieu a-t-il créé des individus ? (j’avais l’excuse de la jeunesse) – parce qu’Il se sentait seul. » me répondit spirituellement l’homme d’église, et on était passé à autre chose.
Non seulement, la réponse me parut à côté de la plaque tout en donnant une certaine image de Dieu, mais encore elle me dégoûta profondément de dialoguer avec des croyants. Au moins je savais dans quelle direction je ne devais pas aller. Par la suite, je découvris que les philosophes avaient des réponses beaucoup plus intéressantes à cette question.
Si ça vous intéresse aussi, je vous en reparlerai ici…
Mon ancien camarade de khâgne, D. Lucien P., m’avait confié un jour la sienne : « d’où vient le sens ? » Afin d’y répondre, il était parti de l’œuvre inachevée de Camus et chemine aujourd’hui en compagnie de Wittgenstein. D’où vient le sens ? Pas des mots, en tout cas, m’avait-il dit…
Je me souviens avoir posé ma question, pour la première fois, quand j’avais 17 ans, lors d’une sorte de réunion pastorale en marge de la vie du lycée. Je l’avais alors formulée ainsi : « pourquoi Dieu a-t-il créé des individus ? (j’avais l’excuse de la jeunesse) – parce qu’Il se sentait seul. » me répondit spirituellement l’homme d’église, et on était passé à autre chose.
Non seulement, la réponse me parut à côté de la plaque tout en donnant une certaine image de Dieu, mais encore elle me dégoûta profondément de dialoguer avec des croyants. Au moins je savais dans quelle direction je ne devais pas aller. Par la suite, je découvris que les philosophes avaient des réponses beaucoup plus intéressantes à cette question.
Si ça vous intéresse aussi, je vous en reparlerai ici…
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